Limitation des mandats: entretien exclusif à Conakry avec l’ancien président Nicephore Soglo

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Depuis l’organisation à Niamey, capitale du Niger en octobre 2019, d’une conférence internationale sur la limitation des mandats présidentiels dans l’espace CEDEAO, le Forum des anciens chefs d’Etat africains semble placer ce combat au cœur de ses préoccupations. En séjour à Conakry  dans le cadre d’une mission organisée par le National Democratic Institute (NDI), l’ancien président du Benin, Nicephore Dieu-donné Soglo a accordé une interview exclusive au journal en ligne Guinee114.com. Depuis son hôtel où il a reçu notre reporter, le vice-président de ce forum d’anciens dirigeants du continent noir revient sur la genèse et l’objectif de cette organisation mise en place grâce à l’esprit visionnaire de Nelson Mandela.  Nicephore DD Soglo croit dur comme fer, que l’ère des pouvoirs à vie est révolue sur le continent, que les chefs doivent apprendre à respecter leurs engagements et qu’il y a une vie après le pouvoir. Il le dit, l’explique et promet que le cas guinéen que nous évoquons également dans cette interview, sera résolu.

Interview

Guinee114.com: Le forum d’anciens Chefs d’Etat était méconnu jusqu’à cette rencontre tenue au Niger. D’abord, pourquoi ce forum et pourquoi c’est maintenant qu’il émerge ?

Nicephore Soglo: le Forum des anciens chefs d’Etat et de gouvernement africains, a été créé à Maputo, République du Mozambique les 10 et 11 janvier 2006 par Nelson Mandela et les autres Chefs d’Etat. Nelson Mandela a dit ceci: ‘’c’est maintenant que l’Afrique se réveille et Dieu nous a fait un cadeau. Viendront 1 milliard cinq cent millions d’africains supplémentaires dans un continent qu’on a vidé de sa substance. Il faut préparer l’avenir de cette jeunesse-là. D’abord, lui apprendre ce que vous êtes en train de faire maintenant-là’’. Qu’est ce que le forum ? Ce sont des anciens chefs qui sont des nationalistes, qui aiment leurs patries, parce que les Blancs n’ont pas le monopole du patriotisme.

Limitation des mandats: entretien exclusif à Conakry avec l'ancien président Nicephore Soglo

Est-ce qu’on peut savoir combien ont pris part à cette première rencontre ? 

Il y avait une trentaine mais c’est pour tout le monde parce que la renaissance du continent, surtout l’Afrique au Sud du Sahara, qui pâtit de la barbarie. Aimé Césaire, l’un des grands hommes que les étudiants doivent connaitre, a écrit le discours sur le colonialisme. Et il disait dans ce discours : l’Europe est responsable, comptable, devant la communauté mondiale, du plus haut tas de cadavres dans l’histoire. Alors, c’est pour cela que Nelson a dit qu’il faut avoir un conseil des sages pour qu’aux jeunes chefs d’Etat qui vont  venir, on soit en mesure de leur dire si vous avez un problème, on est là, on peut vous aider. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous sommes ici en Guinée.

Cette rencontre au Niger, quel est le message que vous avez voulu adresser à l’ensemble de la communauté africaine ? 

Vous savez, dans toute famille, s’il y a des problèmes quelque part, les membres de la famille doivent se donner les mains. Quand on était étudiants, on avait comme symbole ce que le roi Gueso du Dahomey disait: ‘’Si vous avez soif et que pour boire vous avez des trous sur la jarre, qu’est-ce qui vous reste à faire? Chacun met les doigts pour boucher les trous. Alors, l’image de la jarre touée, c’est-à-dire de l’union de tous les morceaux d’Afrique, c’est ça qui guide l’action que nous menons.

Ce qui a surtout retenu les attentions à l’issue de cette rencontre de Niamey, c’est cette déclaration du président du Niger contre les velléités de tripatouillage des constitutions. Est-ce que personnellement vous avez adhéré à ce discours ? 

Quand on vit, vous savez qu’il faut se donner des règles qu’il faut respecter. Il faut savoir comment on a gouverné les hommes. Il y avait les patriarches, des monarchies. Petit-à-petit, les choses changent, rien n’est immuable. Au début, il y avait des monarchies absolues, il y a eu des dictateurs et les gens estiment qu’on ne peut plus supporter ça. Il y a eu des révolutions, on a coupé la tête aux rois et tout ça… Il faut que petit-à-petit, ça entre dans l’habitude des gens, de respecter leur engagement. C’est tout. Mais ce qu’il y a de malheureux chez nous, c’est à l’école maternelle qu’il faut enseigner ça aux gens. Ce n’est pas quand le type est…(Il ne termine pas la phrase). Mais il n’est jamais trop tard.

Vous avez quitté le pouvoir mais vous portez encore ce flambeau, vous êtes respecté. Etes-vous d’accord que votre personne même est un modèle et un message pour ceux qui sont au pouvoir ? 

C’est Nelson Mandela qui est un modèle pour nous. Voilà un type qui a fait 27 ans de bagne pour libérer sa patrie. Quand il est sorti, il était fatigué, il a fait un mandat et il est parti. Aux Etats-Unis, il y a un monsieur dont on connait le nom. Il s’appelle Washington, le nom de la capitale, il a été à la tête de l’armée qui a libéré le pays de la domination coloniale anglaise. Et il était puissant et tout. On le porte à la tête des Etats-Unis, s’il l’avait voulu, il serait resté comme roi mais au bout de deux mandats, il a dit : ‘’je m’en vais’’. Et c’est devenu la coutume chez eux. Quand Roosevelt, pendant la seconde guerre mondiale, avait demandé un troisième mandat exceptionnel, on le lui a accordé mais dès qu’il a fini, ils ont dit on revient à notre coutume.

Il faut donner des garanties 

Il faut donner des garanties. Car, pourquoi souvent les gens ne veulent pas quitter le pouvoir ? C’est le président Houphouët-Boigny (ancien président de la Côte d’Ivoire, ndlr) qui m’a dit ça. Il dit : ‘’mon petit – parce qu’il est mon papa –il  ne faut pas oublier que le métier que nous faisons est un métier mortel et il faut absolument faire attention. Quand tu viens, il faut savoir que tu es venu pour le plus grand monde, les pauvres, les déshérités. Et tu n’es pas Dieu. Les gens qui sont autour de toi ont peur. Les chefs d’Etat qui quittent leurs fonctions, il faut qu’on les respecte parce qu’ils n’ont pas travaillé pour eux-mêmes. Il faut des garanties’’. La deuxième chose dont a parlé Houphouët, c’est l’entourage du chef. Il dit : ‘’les gens qui sont autour de toi, eux-aussi se disent: s’il s’en va qu’est ce qu’on devient. Au congrès de Yamoussokro, qu’est ce que j’ai dit aux ministres et députés ? J’ai dit moi Houphouët, je vous dis ceci: tous les ministres, vous devez retourner dans votre village et mettre en valeur 50 hectares et construire une maison pour préparer votre retraite…Ils ont tous développé le café et le cacao’’. Je n’ai pas eu le temps de faire le deuxième mandat mais il m’a dit c’est ce que tu dois faire.

Houphouet vous avait donc conseillé de faire un deuxième mandat ? 

Oui, il m’avait dit ça, mais je n’ai pas pu le faire parce qu’il y a des gens qui voulaient me tuer (Rire).

Pour terminer cette interview, quel message prodiguez-vous aux présidents en fonction ? Beaucoup veulent s’éterniser au pouvoir. 

Je pense que nous sommes tous venus pour servir nos pays respectifs. Et surtout, comme le dit Laurent Gbagbo (ancien président de la Côte d’Ivoire), redonner la dignité aux peuples africains. C’est ce qu’on leur demande, et ils le savent bien… J’ai toujours dit à celui qui était à mon cabinet et qui est devenu président chez moi: ‘’Tu as des tas de personnes autour de toi, il faut penser à leur retraite sinon tu vas avoir des pressions à vouloir rester, il y a une vie après la présidence’’. Il s’agit de Yayi Boni. Je lui ai dit: ‘’Président, il y a une vie après la présidence’’. Ceux qui s’en vont, pour servir leur patrie, d’abord on peut dire que le peuple a du respect, de l’admiration pour eux.

Quant à la Guinée, je dis que vous avez de la chance, je suis venu avec Goodluck, il vous apporte la chance. Et moi mon prénom c’est Dieudonné. On ne peut vous envoyer meilleur …(Rires).

Mais à condition que le président de la République vous entende non ?

Il va nous entendre, c’est un frère. Je ne me fais pas de soucis. Vous voyez ce qui se passe en Guinée, parfois, quand les gens se battent, ils n’imaginent pas qu’ils sont de la même famille. Nous sommes de la même famille. La suspicion qu’on peut avoir, ça peut arriver, il faut que d’autres personnes viennent de la CEDEAO pour dire vous êtes des frères, des sœurs. On a besoin de vous ; pour qu’un train démarre, il faut la locomotive. La locomotive de l’extérieur, c’est le Nigéria mais les wagons, qu’est ce qu’on fait dans les wagons ? On dit allez voir dans le wagon Guinée. C’est la raison de notre présence ici. Martin Luther King disait : ‘’nous allons vers la terre promise’’. On l’a tué avant qu’il n’atteigne la terre promise. Barack Obama n’est-il pas devenu président des USA ? Alors où est le problème ? Il faut garder la foi. Moi j’ai confiance, nous allons résoudre cette affaire-là. Nous en parlerons plus tard dans les livres d’histoire.

Thierno Amadou M’Bonet Camara (Rescapé N°4)

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